L’enseignement, difficile d’accès pour les immigrants francophones africains

BENJAMIN VACHET,
Vachet.bvachet@tfo.org,
ONFR+ https://onfr.tfo.org/

OTTAWA – Malgré la pénurie d’enseignants de langue française en Ontario, les étudiants francophones venus d’Afrique peinent à intégrer la profession, remarque une chercheuse de l’Université d’Ottawa.

«Les conseils scolaires vont en Europe pour recruter des enseignants, alors que nous avons chez nous des gens formés qui ne trouvent pas d’emploi… C’est une richesse incroyable qui est perdue!»

Cette contradiction, la chercheuse à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa, Phyllis Dalley, en a été témoin.

«Quand j’étais directrice du programme de formation à l’enseignement, je me suis rendu compte que tous les étudiants qui échouaient leurs stages étaient d’origine africaine. En posant la question aux étudiants, j’ai compris qu’il y avait des problèmes de communication entre eux et les enseignants qui les accueillaient dans leur classe.»

Ces étudiants immigrants se débrouillent pourtant très bien au niveau académique, souligne-t-elle.

«Il y a des malentendus au niveau culturel. Par exemple, une étudiante m’expliquait qu’au Cameroun, quand on parle de respect, cela s’exprime par la distance, alors qu’ici, c’est par le rapprochement. Un autre me disait avoir été mal accueilli, car l’enseignant-accompagnateur ne lui avait pas dit où s’asseoir ni où poser ses affaires.»

Ces exemples ont des conséquences sérieuses.

«Il devient très difficile de placer ces étudiants en stage. Beaucoup d’enseignants ne veulent pas les accueillir dans leur classe.»

FRUSTRATION DES ÉTUDIANTS

Étudiant de première année, Drissa* ne savait toujours pas où il allait effectuer son second stage, en avril, quand ONFR+ l’a rencontré récemment. Et ce, alors que beaucoup de ses collègues canadiens avaient déjà trouvé. Enseignant pendant plus de 15 ans dans son pays d’origine, sa première expérience a été frustrante.

«On m’a planté un couteau dans le dos! L’enseignante-accompagnatrice ne m’avait rien reproché et j’avais même géré une classe, ce qui est rare pour un premier stage. Tout semblait bien se passer, mais quand j’ai reçu mon évaluation, il n’y avait que du négatif!», raconte-t-il, amer. «Je pense surtout qu’elle n’a pas apprécié que je lui fasse remarquer ses erreurs. Mais c’est parce que je considère que nous sommes des modèles pour les élèves!»

«JE NE SUIS PAS VENU AU CANADA POUR ÊTRE À LA TRAÎNE!» – DRISSA, ÉTUDIANT

Drissa, Étudiant

Cette mauvaise évaluation devrait lui valoir de compléter un stage d’intégration.

«Pour moi, c’est un échec total! Cela veut dire qu’au lieu de compléter ma formation en deux ans, il faudra que je fasse ce stage la troisième année. J’ai pensé tout arrêter!»

PLUS DIFFICILE POUR LES SUPPLÉANTS

Ces problèmes d’intégration ne toucheraient pas que les stagiaires, selon Mme Dalley. Les suppléants mettraient également plus de temps à trouver une permanence.

En Ontario, au 1er janvier 2019, on comptait 2 041 suppléants, selon les chiffres de l’Association des enseignants et enseignants franco-ontariens (AEFO). Si certains en font le choix, ce n’est pas le cas pour tous.

Enseignante dans son pays d’origine pendant 10 ans, récemment diplômée au Canada, Mariam* cherche un poste «partout en Ontario».

«Je n’ai aucun problème à trouver de la suppléance. On voit bien que les besoins sont criants. Mais c’est difficile de trouver un poste permanent et tous les suppléants que je connais sont des immigrants comme moi.»

«LES GENS D’ICI PASSENT D’ABORD» – MARIAM, SUPPLÉANTE

Mariam, Suppléante

Si elle se dit très bien accueillie partout où elle travaille, elle estime qu’il existe une «certaine discrimination» pour accéder aux bons emplois. Malgré les difficultés, elle considère que c’est aux nouveaux arrivants de s’adapter.

«D’où je viens, le système est plus rigide. Les enseignants sont vus comme des rois. Et puis ici, les enfants ne comprennent pas toujours notre accent. On doit donc apprendre. Si tu n’es pas prêt à te fondre dans le moule, ça ne peut pas marcher!»

DES PISTES DE SOLUTION

Plusieurs conseils scolaires franco-ontariens ont pris connaissance des recherches de Mme Dalley. Mais au Conseil scolaire Viamonde, on réfute toute discrimination.

«Nous sommes un conseil scolaire axé sur le respect des différences et l’inclusion des personnes. L’accueil d’un stagiaire se fait toujours avec la même ouverture et la même acceptation de ces différences», affirme Sylvie Longo, surintendante exécutive de l’éducation.

Elle indique que son conseil propose des jumelages entre enseignant chevronné et stagiaire et qu’une fois embauchés, les nouveaux enseignants sont inclus dans le Programme d’insertion professionnelle du nouveau personnel enseignant, qui leur donne droit à de la formation, du mentorat et du coaching.

Au Conseil des écoles catholiques du Centre-Est (CECCE), la directrice exécutive du Service des ressources humaines, Laurie-Eve Bergeron, se dit consciente du problème.

«En 2017, nous avions mené des travaux avec la professeure Dalley pour comprendre les difficultés d’intégration des enseignants néo-canadiens. On sait qu’il y a des barrières, par exemple, les relations avec les parents et les élèves auxquelles ces nouveaux enseignants ne sont pas habitués ou les référents culturels qui ne sont pas les mêmes…»

Le CECCE a déjà adapté son processus d’embauche pour favoriser l’inclusion. Et le conseil travaille encore à trouver des moyens pour surmonter ces obstacles.

«Dans le contexte de pénurie, on ne peut pas échapper ces talents! De plus, nous voulons que notre corps enseignant soit à l’image de nos élèves qui viennent de partout.»

L’AVENIR DE L’ONTARIO FRANÇAIS

Pour Mme Dalley, tout le monde a un rôle à jouer.

«Il est important de mieux former et préparer les étudiants, mais aussi les enseignants-accompagnateurs et les professeurs-conseillers, à cette réalité. On doit identifier nos stéréotypes inconscients pour changer.»

Car au-delà de l’avenir de l’éducation, c’est aussi celui de la francophonie ontarienne qui se joue, dit-elle.

«Si les gens que nous avons formés ne trouvent pas d’emploi à la hauteur de leurs aspirations, ils ne demeureront pas francophones, car c’est un choix d’être francophone en Ontario!»

*Les personnes interrogées par ONFR+ ont requis l’anonymat, nous avons donc modifié leurs prénoms.

L’Ontario bannira les cellulaires des classes dès la prochaine année scolaire

Allison Jones – La Presse canadienne à Toronto
13 mars 2019
Éducation

Les téléphones cellulaires seront interdits à compter de septembre dans les salles de classe des écoles publiques de l’Ontario pendant les heures d’enseignement.

La ministre de l’Éducation de la province, Lisa Thompson, a affirmé mardi dans un communiqué qu’une annonce officielle serait bientôt faite. « Les élèves ontariens doivent pouvoir se concentrer sur leur apprentissage, pas sur leur téléphone cellulaire, a-t-elle écrit. En interdisant l’utilisation du téléphone cellulaire, une source de distraction, nous aidons les élèves à se concentrer sur l’acquisition des compétences de base dont ils ont besoin, comme la lecture, l’écriture et les mathématiques. »

Certaines écoles s’étaient déjà dotées de politiques similaires, mais la province donnera une directive à toutes les écoles publiques pour l’année scolaire 2019-2020, ont indiqué des sources gouvernementales à La Presse canadienne. La façon de faire respecter l’interdiction serait laissée à la discrétion de chaque conseil scolaire et de chaque école.

Des exceptions seraient prévues pour des raisons médicales et pour les élèves ayant des besoins spéciaux, ou lorsque les enseignants souhaiteront utiliser un téléphone cellulaire dans le cadre de leur cours.

Appui à 97 %

Le gouvernement conservateur a mené des consultations sur l’éducation l’année dernière. Tandis que les détails sur le programme d’éducation à la sexualité dominaient les manchettes, des informations ont également été recueillies sur une éventuelle interdiction du téléphone cellulaire en classe. Environ 97 % des répondants étaient favorables à une restriction des téléphones en classe. « C’est ce qui s’est le plus rapproché de l’unanimité au cours de notre consultation », a déclaré une source.

Les progressistes-conservateurs avaient proposé une telle interdiction dans leur programme lors de la campagne électorale de l’année dernière.

L’Association des conseils scolaires des écoles publiques de l’Ontario n’a pas fait de commentaire, mardi, mais dans sa présentation lors des consultations, elle avait exhorté le gouvernement à continuer de permettre aux conseils scolaires de prendre leurs propres décisions.

Du côté du Québec

La mesure ne risque pas d’être suivie au Québec, du moins à court terme, si l’on se fie aux propos de la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ).

« Il y a des restrictions, mais pour ce qui est de l’interdiction complète, nous n’avons pas eu de discussions à la Fédération à ce sujet et nous n’avons pas eu d’échos non plus », a expliqué la directrice des communications à la FCSQ, Caroline Lemieux.

« On sait que ça peut parfois être un casse-tête pour les écoles, mais il n’y a pas actuellement de tendance vers une interdiction complète », a-t-elle raconté, rappelant que cette décision relève de chacune des écoles et que les règles régissant l’usage du cellulaire dans l’établissement sont prévues dans les codes de vie de chacun d’entre eux.

Ces codes de vie sont approuvés par les conseils d’établissement, qui regroupent membres du personnel enseignant et parents.

Situation immuable ? Pas nécessairement, selon Mme Lemieux : « On sait que, parfois, on a tendance à être à la remorque de l’Ontario. Si l’Ontario le fait, ça se peut bien que la question se pose ici ensuite, mais je n’ai jamais entendu parler d’une intention en ce sens », a-t-elle insisté.

Pénurie de profs au Canada français

Marco Fortier
16 février 2019
Éducation – LEDEVOIR – https://www.ledevoir.com/

Il n’y a pas que le Québec qui manque d’enseignants. La pénurie s’étend aux conseils scolaires francophones de tout le Canada, où le recrutement de professeurs devient un défi pour des communautés minoritaires qui cherchent à préserver leur langue et leur culture.

Les 28 commissions scolaires du Canada français, responsables de 165 000 élèves, manquent tellement de main-d’oeuvre qu’elles tentent de recruter des stagiaires québécois de troisième ou quatrième année du baccalauréat en enseignement.

« Nous travaillons sur un partenariat avec l’Association canadienne d’éducation de langue française afin d’accueillir des étudiant.e.s des facultés d’éducation du Québec, indique Karine Charlebois, de la Fédération nationale des conseils scolaires francophones (FNCSF). Ce programme permet aux étudiants de découvrir un nouveau contexte éducatif, soit celui des communautés francophones du Canada. Il offre la possibilité d’un enrichissement sur les plans tant professionnel que personnel et culturel par l’intégration dans le milieu. »

La pénurie d’enseignants est si importante que des conseils scolaires du Canada français appellent à la rescousse des retraités et doivent embaucher des suppléants non légalement qualifiés qui ont une scolarité collégiale. La pénurie touche aussi les directions d’école.

« Les besoins sont très, très criants », résume Monique Boudreau, présidente du Regroupement national des directions générales de l’éducation (RNDGE).

Classes d’immersion

Les 700 écoles primaires et secondaires francophones du Canada font face à une tempête parfaite : le nombre d’élèves a augmenté de 16 % depuis 2012, les facultés d’éducation attirent moins d’aspirants enseignants, les profs partent massivement à la retraite, les jeunes enseignants sont nombreux à quitter le métier, et le Québec, qui a longtemps été une source complémentaire d’embauche, ne peut plus fournir de relève à cause de sa propre pénurie de main-d’oeuvre.

700 Le nombre d’écoles primaires et secondaires francophones à l’extérieur du Québec

Il faut ajouter à cela l’engouement pour les classes d’immersion française dans les écoles anglophones, qui drainent de précieux enseignants francophones. Au Nouveau-Brunswick, les élèves peuvent désormais faire de l’immersion dès la première année du primaire, ce qui aggrave les difficultés de recrutement des écoles francophones.

« La profession est dévalorisée. Les jeunes ne veulent plus enseigner. Cette année, la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Moncton aura à peine 36 ou 37 finissants. Je pourrais tous les embaucher ! » dit Monique Boudreau, qui est directrice générale de l’éducation du District scolaire francophone Sud au Nouveau-Brunswick.

Reconnaître les compétences

La Fédération nationale des conseils scolaires francophones réclame la création d’un consortium national de recrutement des enseignants ; la reconnaissance des compétences professionnelles entre les provinces pour assurer une meilleure mobilité des enseignants au pays ; des mesures de valorisation de la profession pour augmenter le nombre d’inscriptions dans les facultés d’enseignement (mentorat, stages rémunérés, appui pour faciliter l’intégration des nouveaux enseignants).

Il faut aussi reconnaître les compétences professionnelles des étrangers, pour faciliter le recrutement d’enseignants venus d’ailleurs. Les commissions scolaires vont recruter des aspirants profs dans les foires d’emploi en France et en Belgique, mais la reconnaissance des diplômes et acquis professionnels reste problématique, explique Monique Boudreau.

« Pour faciliter le recrutement d’enseignants retraités, le Nouveau-Brunswick leur a récemment permis de revenir sur le marché du travail jusqu’à concurrence de deux ans sans être pénalisés financièrement. Ailleurs au pays, les enseignants à la retraite sont confinés à un nombre limité de jours pour faire de la suppléance », souligne aussi Mme Boudreau.